EDITORIAL pour la LECE

L’Europe peut-elle progresser sans le « moteur franco-allemand ?  Tout nous montre que non ; et ce fait est généralement admis par nos partenaires, y compris les petits pays de l’UE, si prompts à dénoncer l’hégémonie des grands et si attachés à des privilèges qui paralysent en partie l’Union – par exemple, le maintien jusqu’à ce jour du système d’un Commissaire par Etat membre, si lourd et si contraire à l’esprit communautaire, et celui de la règle de l’unanimité, qui donne une place disproportionnée à chaque Etat pris individuellement sur beaucoup de sujets, notamment la fiscalité. Bon gré mal gré, les grands pays l’admettent aussi : nous avons entendu, à un récent déjeuner-débat de notre Ligue, l’ancien Premier ministre d’un grand pays fondateur de l’UE, Enrico Letta, appeler lui-même ce couple franco-allemand à prendre le leadership comme seule clef d’une relance européenne.

Après des années de relative paralysie due à la crise, puis au choc du Brexit, nous attendions beaucoup du « moment européen » actuel. Ce « moment » a été amorcé par le recul des populistes aux élections du printemps dernier et l’arrivée à la tête de notre pays d’un Européen convaincu en la personne d’Emmanuel Macron - qui a tracé la feuille de route d’une relance de l’UE dans ses superbes discours du Parthénon et de la Sorbonne en septembre dernier (« Initiative pour l’Europe : une Europe souveraine, unie, démocratique »), dans la même ligne que le  « Discours sur l’état de l’union » prononcé par le Président Juncker le 12 septembre ; il devait se concrétiser par  les initiatives que Mme Merkel pourrait partager avec eux après les élections législatives allemandes du même mois. Las, les sérieuses difficultés qui s’opposent à la constitution du gouvernement de coalition appelé par les résultats de ces élections – le FDP (libéraux) s’opposant notamment, outre les problèmes liés à l’immigration et à l’environnement, aux progrès proposés par la CDU et les Verts sur la construction européenne – semblent retarder, voire compromettre durablement, la relance attendue.

N’oublions pas pour autant les progrès déjà accomplis, au cœur même de la crise : les seules politiques communes qui existaient jusque-là  (la politique agricole commune, la politique régionale, la politique commerciale extérieure, la monnaie unique, l’espace Schengen et des amorces en matière de recherche) ont été complétées, dans une certaine discrétion, mais avec des résultats tangibles, par deux nouveaux volets :

  • l’Union bancaire - une véritable nouvelle politique commune avec une supervision supranationale des banques, des assurances, et des marchés financiers (même s’il reste à parachever les mécanismes de garantie des dépôts) ;

un début de politique commune de sécurité et de défense, avec notamment le renforcement des contrôles aux  frontières extérieures de l’Espace Schengen, et le lancement en novembre d’une « coopération structurée permanente » (CSP) unissant 23 pays, avec un mécanisme de décision à la majorité et l’appui  d’un Fonds de défense finançant la recherche et les équipements

Ces progrès récents, trop peu salués, doivent être complétés : dans le domaine économique, encore plus que le lancement d’un « gouvernement économique de la zone euro » avec un budget commun renforcé, un Ministre des Finances, un Parlement propre et une dette fédérale (ce qui suppose de surmonter  certaines vives oppositions Outre-Rhin), il s’agit de faire des progrès décisifs sur la voie de l’harmonisation fiscale, à commencer par celle de l’impôt sur les sociétés et de la TVA, et d’obtenir l’extension de la décision à la majorité (qualifiée) sur ces sujets. Mais il ne faut pas oublier l’aspect institutionnel, sous prétexte qu’il est difficile, ni l’aspect symbolique, essentiel pour qu’une Europe « parlant au cœur »  l’emporte sur la vision dominante d’une Europe technocratique et froide.

La « plate-forme européenne » que nous avons présentée  l’an dernier avec ARRI et une dizaine d’autres associations fait des propositions concrètes sur ces points : par exemple, organiser les élections européennes un même jour dans tous les pays ; présenter pour ces élections des listes trans-nationales ;  faire du 9 mai un jour férié commun à tous les membres de l’UE ; lancer un timbre européen unique ; faire figurer des personnalités européennes sur nos billets ; investir le domaine du sport (hymne européen lors des matches, équipes européennes dans les compétitions) ; etc.

Ces propositions recoupent largement celles du président Macron, et de sa « feuille de route à dix ans » autour des idées de liberté, de solidarité (« L’Europe qui protège »), d’identité commune et de patrimoine commun européen ; on peut se réjouir en tous cas de la décision, enfin prise récemment, de rejoindre le protocole de Lisbonne, qui porte précisément sur les symboles européens. Au-delà des tractations actuelles autour d’un gouvernement de coalition en Allemagne, les conventions décentralisées qui devraient être lancées dans les prochains mois devraient être l’occasion de reprendre tous ces sujets à la base, et espérons-le, de les faire avancer, avec l’indispensable soutien de l’opinion.                                                                           

23 novembre 2017     Ph. Jurgensen

PS : cet éditorial est le dernier que je rédige en tant que Président exécutif de notre Ligue. Après douze années exaltantes et bien remplies à sa tête, je suis heureux de passer le flambeau à un autre européen de cœur et d’engagement, encore dans la vie active, Olivier KLEIN, Directeur général de la BRED. Il conduira notre Association dans ses futures destinées, avec l’aide précieuse de notre Secrétaire général, Joël Maurice, de notre Conseil d’administration et de notre Comité d’honneur, présidé par Jean-Claude Trichet. Je ne m’éloigne pas pour autant des activités de la LECE, continuant à siéger à son Conseil (comme Président d’honneur, aux côtés d’Olivier Giscard d’Estaing) et à présider la Commission économique et sociale internationale de la Ligue, qui poursuivra activement ses travaux.